« 17 septembre 1850 » [source : BnF, Mss, NAF 16368, f. 261-262], transcr. Anne Kieffer, rév. Florence Naugrette, in Juliette Drouet, Lettres à Victor Hugo, éd. dirigée par Florence Naugrette, [en ligne], https://juliettedrouet.univ-rouen.fr/lettres/jd.entry.12639, page consultée le 03 mai 2026.
17 septembre [1850], mardi matin, 8 h. ½
Cher bien-aimé, je ne veux pas attrister ta pensée de la tristesse de la mienne, car
mon souci le plus grand est d’écarter de ta vie tout ce qui est chagrin et
souffrance ; pour cela il faudrait me résigner à ne pas t’écrire, c’est-à-dire à me
priver de la seule consolation que j’aie au monde loin de toi. Vraiment je ne m’en
sens pas le courage. Mon amour est plus fort que ma générosité. Ma pensée afflue vers
toi comme mon sang au cœur sans que je puisse l’empêcher. Je vais tâcher de ne pas
y
mêler la lugubre préoccupationa
à laquelle je suis en proie.
Mon Victor bien aimé, est-ce qu’il n’y aura vraiment
pas moyen de prendre huit ou dix jours de répit sur les six ou sept semaines qui nous
restent encore d’ici à la rentrée de la Chambre1 ? Il me semble difficile que l’obstacle
insurmontable vienne de chez toi, car on doit plutôt comprendre que s’étonner de la
nécessité pour toi de changer d’air et de prendre quelques distractions après l’année
si laborieuse et presque toujours entremêlée de souffrances que tu viens de passer.
Je
crois que l’impossibilité vraie vient de toi. Si cela est, je n’insiste plus car il
va
sans dire que le bonheur d’être avec toi ne peut pas se composer de ton ennui et de
ton indifférence. Nous resterons à Paris, mon Victor, puisque tu le préfères. Je
tâcherai de régler mon goût sur le tien mais j’ai grand peur de n’y pas réussir. En
attendant je t’aime de toutes mes forces et avec la même ardeur que si j’étais la
plus
heureuse des femmes.
Juliette
1 La rentrée de la Chambre aura lieu le 11 novembre.
a « préocupation ».
« 17 septembre 1850 » [source : MVHP, MS a8444], transcr. Joëlle Roubine et Michèle Bertaux, in Juliette Drouet, Lettres à Victor Hugo, éd. dirigée par Florence Naugrette, [en ligne], https://juliettedrouet.univ-rouen.fr/lettres/jd.entry.12639, page consultée le 03 mai 2026.
17 septembre [1850], mardi matin, 9 h.
Si tu pouvais venir, mon bien-aimé, j’en éprouverais une grande joie et aussi un grand soulagement car les douleurs dont je me plaignais hier, loin de diminuer, n’ont fait qu’augmenter. Ma nuit a été sans repos. Aussi, ce matin je suis rompue. Je viens d’envoyer chez cette pauvre femme1. Je ne sais pas encore comment elle aura passé la nuit. Si j’avais été moins souffrante, j’y serais allée moi-même. Ce sera pour tantôt. De ton côté, mon cher adoré, tâche de venir de bonne heure car c’est sur toi que je compte pour reprendre courage. Hier, Vilain est venu me reconduire et j’ai acheté en chemin ta craie, un porteplume, un canif à deux lames et un grattoir. Maintenant te voilà outillé au complet. Nous allons voir quels nouveaux chefs-d’œuvrea il sortira de là. Ce matin, j’ai à peu près nettoyéb votre capharnaüm, opération peu délicate mais pas facile. Maintenant, vous pouvez venir quand il vous plaira, tout est prêtc pour vous recevoir. Songez que vous n’avez plus que deux jours à donner à ces loisirs car il est probable qu’une fois votre famille revenue, vous resterez chez vous encore davantage, c’est-à-dire tout à fait. J’en ai plus peur qu’envie, c’est pour cela que je vous supplie de me donner le plus possible des deux jours qui vous restent. En attendant, baisez-moi, mon petit homme, plaignez-moi et aimez-moi car j’en ai bien besoin. Soignez-vous et guérissez-vous bien vite, je vous en prie à genoux.
1 Sa cousine Eugénie Drouet, qui se meurt d’hydropisie.
a « chefs-d’œuvres ».
b « nétoyer ».
c « près ».
« 17 septembre 1850 » [source : BnF, Mss, NAF 16368, f. 263-264], transcr. Anne Kieffer, rév. Florence Naugrette, in Juliette Drouet, Lettres à Victor Hugo, éd. dirigée par Florence Naugrette, [en ligne], https://juliettedrouet.univ-rouen.fr/lettres/jd.entry.12639, page consultée le 03 mai 2026.
17 septembre [1850], mardi matin, 9 h. ½
Suzanne arrive de chez Vilain, la nuit a été calme et ce matin la pauvre
femme1 dort
encore, si on peut appeler sommeil l’espèce d’engourdissement narcotique dans lequel
elle est plongée depuis une potion qu’on lui administre de deux en deux heures pour
cela. Il faut espérer que la pauvre femme passera sans de trop cruelles angoisses
de
cette vie dans l’autre. C’est maintenant la seule prière qu’on puisse faire pour elle.
Si je ne suis pas trop souffrante tantôt j’irai jusque chez elle consoler ce pauvre
Vilain qui paraît bien malheureux et bien abattu par la perte de cette pauvre créature
qui lui était si tendrement dévouée. Tant que le sentiment de la vie existera chez
cette pauvre femme je m’abstiendrai de sortir si ce n’est pour aller savoir de ses
nouvelles et pour t’accompagner dans tes courses. Autrement je resterai chez moi.
J’ai
besoin de donner à cette pauvre créature, à cette pauvre martyre de ma famille, cette
marque de respect et d’affection.
J’espère que tu viendras de bonne heure, mon
petit homme, je me fais une sorte de courage avec cette pensée et je t’en remercie
d’avance avec tout ce que j’ai de reconnaissance. J’ai tout préparé pour toi. Tu n’as
plus qu’à venir. Je t’attends et je te désire. Tâche de te soustraire le plus tôt
possible aux visiteurs intéressés qui t’assiègent. Tu feras une bonne action en me
donnant la préférence sur eux. En attendant je t’aime et je fais ce que je peux pour
ne penser qu’à mon amour. Le plus sûr moyen pour que j’y arrive serait de venir
toi-même en chair et en os.
Juliette
Les indiquent les repères chronologiques de la vie de Juliette Drouet.
Les indiquent les repères chronologiques de la vie de Victor Hugo.
Hugo compose de nombreux dessins dans l’atelier qu’il a installé chez elle
- 15 janvierDiscours de Hugo sur la liberté de l’enseignement.
- 5 avrilDiscours de Hugo contre la déportation.
- 18 maiAngelo tyran de Padoue est repris pour 14 représentations et 5 en 1851. La distribution est la suivante : Beauvallet est toujours Angelo, Maillart remplace Geffroy dans Rodolfo, Maubant remplace Provost dans Homodei. Les deux sœurs Félix jouent respectivement Catarina (Rebecca) et la Tisbé (Rachel).
- 21 maiDiscours de Hugo sur le suffrage universel.
- 9 juilletDiscours de Hugo sur la liberté de la presse.
- 4 décembreHugo, qui souffre de maux de gorge depuis plusieurs mois, se fait opérer de la luette.
