4 octobre 1850

« 4 octobre 1850 » [source : MVHP, MS a8457 ], transcr. Joëlle Roubine et Michèle Bertaux, in Juliette Drouet, Lettres à Victor Hugo, éd. dirigée par Florence Naugrette, [en ligne], https://juliettedrouet.univ-rouen.fr/lettres/jd.entry.12650, page consultée le 25 janvier 2026.

Bonjour, mon cher petit Toto, bonjour, vous, bonjour, toi, eh ! bien qu’est-ce qui vous a donc pris de ne pas revenir hier puisque vous saviez que Suzanne vous attendait ? J’espère que ce n’est pas autre chose de plus sérieux qu’un caprice ou un oubli, ou un empêchement de peu d’importance ? S’il en était autrement, je ne me sentirais pas le courage d’en plaisanter car déjà je n’ai rien moins que le cœur à la joie. Le souvenir du martyre de cette pauvre Eugénie me poursuit jusque dans mon sommeil et me navre le cœur1. Hier, quoi que je fisse tous mes efforts pour réagir sur moi chez ces braves Montferrier, il m’a été impossible de leur cacher que j’étais triste. Je ne sais pas si c’est à l’intention de me forcer à me distraire, mais ils ont dit à mes jeunes filles qu’ils auraient une loge d’Opéra pour ce soir, ce qui a enchantéa ces pauvres péronnelles2, qui n’ont jamais vu l’Opéra. Naturellement, il faut que je les y conduise, du moins Julie, qui est encore en vacances. Quant à Louise, cela ne me paraît pas possible à cause de sa responsabilité du chef de maison. J’espère qu’elle sera assez raisonnable pour résister à la tentation. Mais il reste toujours Julie qui se promet le plus vif plaisir de voir un opéra et d’entendre un ballet et qui viendra tantôt dîner avec moi pour que je lui donne ce bonheur. Il y a encore la chance qu’on ne puisse pas avoir de loge pour ce soir. En attendant, je vous ai très peu vu hier et vous m’avez donné le regret inutile de penser que j’aurais pu vous voir davantage si je n’avais pas accepté de dîner chez M. de Montferrier. Ce regret joint au souvenir des souffrances de cette pauvre Eugénie m’ont attristée toute la soirée au point de ne pouvoir pas secouer cette préoccupationb qui aurait pu passer pour de la maussaderie. Heureusement que ces bonnes gens sont pleins d’indulgence et de cordialité, et qu’ils n’exigent pas qu’on se fasse violence pour leur donner le change sur les chagrins qu’on peut avoir. Je suis rentrée à dix heures et demiec après avoir été reconduire mes deux jeunes filles en voiture avec le chevalier Lacombe. Puis je me suis couchée et puis me voilà gribouillant au soleil dès le matin et vous aimant avec l’aurore.

Juliette


Notes

1 Sa cousine Eugénie Drouet mourra le 24 octobre de l’hydropisie qui l’affecte depuis l’été.

2 Louise et Julie Rivière.

Notes manuscriptologiques

a « enchantées ».

b  « préocupation ».

c  « demi ».


« 4 octobre 1850 » [source : MVHP, MS a8458 ], transcr. Joëlle Roubine et Michèle Bertaux, in Juliette Drouet, Lettres à Victor Hugo, éd. dirigée par Florence Naugrette, [en ligne], https://juliettedrouet.univ-rouen.fr/lettres/jd.entry.12650, page consultée le 25 janvier 2026.

Je suis très embarrassée, mon petit homme, car d’un côté je voudrais aller voir Eugénie ce matin et acheter ton eau de menthe, et de l’autre je crains de perdre le moment où tu viendras visiter tes margouillis1. Tout cela est assez embarrassant pour que je ne sache quel parti prendre. Tu devrais bien venir m’aider à décider cette grave question. En attendant, voici mon déjeuner qu’on m’apporte. Je verrai ce qu’il m’inspirera. Je vous dirai si cela peut vous faire plaisir que vos gribouillis sont encore tout trempés et qu’il n’a pas été possible d’essayer même à donner un coup de balai dans votre écurie, pardon, dans votre ATELIER. Je ne sais pas s’il y a inconvénients à ce que cela n’ait pas séché depuis hier. Si vous venez, vous pourrez vous rendre compte de cela. D’ici là il faut que je mange mon hareng qui ne peut pas attendre. Fichtre il est bien heureux car il faut bien que je vous attende moi quoique cela ne m’amuse pas tous les jours.


Notes

1 Elle désigne ainsi les dessins que Hugo peint dans sa salle à manger transformée en atelier de peinture.

Cette année-là…
?

Les indiquent les repères chronologiques de la vie de Juliette Drouet.
Les indiquent les repères chronologiques de la vie de Victor Hugo.

Hugo compose de nombreux dessins dans l’atelier qu’il a installé chez elle

  • 15 janvierDiscours de Hugo sur la liberté de l’enseignement.
  • 5 avrilDiscours de Hugo contre la déportation.
  • 18 maiAngelo tyran de Padoue est repris pour 14 représentations et 5 en 1851. La distribution est la suivante : Beauvallet est toujours Angelo, Maillart remplace Geffroy dans Rodolfo, Maubant remplace Provost dans Homodei. Les deux sœurs Félix jouent respectivement Catarina (Rebecca) et la Tisbé (Rachel).
  • 21 maiDiscours de Hugo sur le suffrage universel.
  • 9 juilletDiscours de Hugo sur la liberté de la presse.
  • 4 décembreHugo, qui souffre de maux de gorge depuis plusieurs mois, se fait opérer de la luette.